LE PARIS CONCERT DE KEITH JARRETT
17, october 1988
Le Dieu est celui qui sait tuer sans faire mourir. Il ne suffit pas d'entraînement, certaines personnes ont des dons.
J'écoute souvent, avant de m'endormir, ou dès le matin au réveil, le Paris Concert de Keith Jarrett. Le soir, ça clôt ma journée, il n'y a rien à ajouter si ce n'est le sommeil, l'extinction, le vide du repos. Le matin, ça me booste pour la journée, ça me donne un élan pour le reste.
J'ai déjà plusieurs fois ébauché un commentaire global de ce Concert. Récemment, j'en ai vu un sur le Köln Concert. J'ai souvent noté des petites ébauches, des morceaux. Aujourd'hui je me lance jusqu'au bout. On fait bien des commentaires de textes, pourquoi pas de musiques ?
J'ignore s'il est possible de rester concentré sur ce concert durant toute sa durée. Peut-on intégrer la musique de Keith Jarrett sans décoller ? Je sais pas. Par contre, je comprends ceux qui veulent la reproduire. Que faire d'autre ? Il n'y a pas d'images adéquates, pas de mots qui conviennent. Il y a des choses qui se suffisent à elle-même, je pense que ça en fait partie. Certes c'est subjectif, chacun a sa sensibilité. Pour ma part, je ne trouve pas de mots justes, il n'en existe pas. Alors pourquoi écrire ça ? Pour essayer ? Pour s'en rapprocher ? Ou pour simplement essayer de montrer.
Le piano a ce pouvoir de dompter. Au début, vous pensez contrôler la musique, pouvoir l'arrêter à tout moment, mais très vite c'est elle qui vous prend et vous apprivoise. Les premières fois que l'on entend un concert de Keith Jarrett, ça parait brouillé, banal, parfois même lassant. Mais, à force d'écouter, ça prend tout d'un coup un sens, vous découvrez des tas de choses, ça vit. Je commence à connaître ce concert par c½ur, maintenant, à force. Pourtant, je ne me lasse pas de m'immerger 40 minutes dans un autre univers, univers indescriptible. A chaque nouvelle écoute, toujours un détail inconnu surgit, un sentiment, une nouvelle facette, un instant que je n'avais jamais encore capté. C'est ainsi que la musique sait dompter.
Il y a comme 5 grandes étapes dans ce Paris Concert, 5 grandes phases, 5 tonalités.
Le début... On se met dans le bain. Lui ne tarde pas à entrer dans son jeu. Les premières notes raisonnent, raconte le début d'une histoire. Toujours la même histoire, mais racontée de façon différente. Là, déjà, 1min35, il pose les grandes lignes. Cette première partie est d'une douceur. C'est mélodieux et encore plus ou moins compréhensible. Et voilà, 3min37, il vient de nous montrer le plan de ce qu'allait être ce magnifique instant de concert, telle une petite introduction à la suite, le gros morceau... 5min25, le voilà fredonnant sur son propre air. 5min40, il amorce sa deuxième partie qui arrive quelques secondes seulement après.
Aux alentours des 6 minutes, les dernières notes aigues se sont éteintes, ça devient sérieux. Il acquiert un automatisme immédiat (l'espace d'une seconde) de la main gauche, ce petit rythme qui n'en finira pas durant 10 bonnes minutes. Comme lorsqu'on impose des règles strictes, il instaure une tension énorme qui monte en flèche en quelques secondes. Rien que par un rythme grave, un rythme de fond qui ne se perd jamais. Pas même jusqu'à 10min où il commence à dissocier bien visiblement ses deux mains et que de notre coté on commence à être envahi. Et le voilà parti, à partir des 11 minutes, à construire quelque chose avec la main droite. Jusqu'à presque 13 minutes, il ne fait que ça, ce qui nous donne l'impression qu'il tâtonne, qu'il essaye de se lancer, mais comme si quelque chose le retenait, comme s'il avait du mal à partir, à lancer son truc. Arrivé à 13min30, après 30 secondes qui paraissent interminables, on a l'impression qu'il a enfin trouvé. Ça se dénoue un peu, ce qui lui permet, dès les 14 minutes, de se lancer enfin ...pendant une bonne minute. Puis on repart dans le brouillard, avec quelques éclaircissements de temps en temps. Et voilà, 16min17, 18, 19... On arrive tant bien que mal à la troisième partie...
Pendant que sa main droite ralentit, s'adoucit, il dit « stop » à sa main « de rythme » qui, allez savoir comment, s'arrête net. Et, sûr que ça fonctionne, sûr que tout soit en harmonie, il change d'ambiance à volonté. Et nous voilà en transe. 17 minutes. Tout est fini, retour au calme. Une magie inexplicable s'installe. Ça arrive, là, tout doucement... Doucement... Lentement... Il se passe toujours quelque chose à ce moment là. Toujours. J'ai beau le connaître par c½ur, non, ça veut pas partir. A chaque fois le choc est là et bien souvent les larmes coulent. 18min45, c'est un fou... C'est un dieu... 19min20, là, ça touche au plafond... 19min41 ... Je suis totalement scotchée. Mes yeux fixés sur un point, sans pensée, sans peine, sans joie, sans vie. Le néant. Il se passe quelque chose, à ce moment là. Il se passe quelque chose qui arrive, et qui repart vers les 20min30. Inexplicable pour qui ne peut pas le ressentir. On n'en sort pas indemne. Et il continue... 21 minutes... 21min30 ... Et HOP, 21min40, c'est reparti.
Quatrième partie, il revient au « thème » de la deuxième, mais celui-ci s'annonce encore bien plus brutal. On change d'atmosphère, on retourne dans un autre univers, mais beaucoup plus puissant encore. Il se dégage encore un nouveau truc là. Les 23e et 24e minutes introduisent les deux prochaines qui seront fatales. Fin de la 24e minute : non, il en est déjà là ? Il lui a - encore - fallu de peu. Un vrai bordel, et 24min45, envahi, et 24min53, violenté, 25min23, - " iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii " - ce cri de plusieurs secondes, une véritable explosion ! On arrive à la fin de la 26e minute. Ces 4 minutes sont éprouvantes, et vraiment effrayantes ! Il nous donne des coups, il nous ballade de monde en monde, alternant le blanc et le noir. L'effondrement est terminé mais la fumée reste et continue de vous embrumer. Parfois un petit rayon de lumière dans tout ce brouhaha, j'ouvre les yeux, mais replonge une seconde après. Une minute après, à la fin de la 27e minute, nous revoilà face à une amorce de la dernière partie. Un petit rythme aigu vient s'immiscer à celui de fond, plutôt perturbant. Keith nous annonce sa Fin. Il aura du mal à y parvenir, plusieurs minutes seront nécessaires à aboutir à la Fin, mais elle viendra. Durant les prochaines minutes, il nous prépare... 29 minutes : le bordel se réinstalle, cette fois c'est un brouillage tendre, il n'y a pas véritablement de tension. On sent la Fin approcher... 32 minutes, une dernière couche de violence, et 32min30 : ça y est, nos petites notes aigues reviennent doucement... Elles viennent nous apporter ce réconfort Final.
La fin... 34 minutes... C'est impossible, il nous y ramène. La main gauche sort, petit à petit, de son brouillage, pour arriver à un enchaînement logique qui s'accorde avec les notes de plus en plus aigues, qui nous achèvent. 35min44 : ... il n'y a pas de mot. Des larmes ne peuvent se retenir de couler. Des larmes pourtant vides... elles ne contiennent aucune joie, aucune tristesse, encore une fois, rien... A partir de cet instant, chaque note est un pincement au coeur. Et nous voilà, 38e minute, à la Fin. Le rythme cardiaque ralenti tellement qu'il s'arrête presque... La Fin...
Je souhaite à toute personne de connaître un jour, ce mélange de brutalité, de violence, et de douceur, de magie, car chacun connaît ceci n'en ressort pas indemne.
Un commentaire qui ne vaut rien, simplement parce qu'il ne peut pas arriver à la cheville de ce qu'est vraiment le Paris Concert. Et parce que certaines choses sont indicibles.